SAMEDI 11 FÉVRIER À 16 H, À PEYRIAC-MINERVOIS (11160) (FOYER DES CAMPAGNES, 171 place de la libération) : RENCONTRE AVEC L’ÉCRIVAINE JANE SAUTIÈRE, à l’occasion de la parution de son nouveau récit, CORPS FLOTTANTS (éditions Verticales, août 2022)

LE LIEU : Foyer des Campagnes, Amicale laïque, 171 place de la Libération, 11160 PEYRIAC-Minervois)

En venant de Rieux-Minervois, sur la rue principale traversante, tourner à droite au niveau de la pharmacie, descendre vers la mairie que l’on voit sur la gauche ; continuer tout droit et, juste avant le pont, tourner à droite, continuer et l’on voit très vite la place de la Libération.  C’est facile de se garer : parking sur la place de la Libération.

En venant de Caunes-Minervois ou de Laure-Minervois, sur la rue principale, il faut tourner à gauche au niveau de la pharmacie.

L’AUTEURE JANE SAUTIÈRE :

Est née le 12 juin 1952 à Téhéran. Elle a vécu son enfance et son adolescence à l’étranger avant d’achever des études de droit à Assas (Paris). Par la suite, elle est devenue éducatrice pénitentiaire (en Seine-Saint-Denis, à La Santé, dans un service d’accueil de SDF ex-détenus, dans une prison « neuve » du Beaujolais…).
Après avoir été longtemps lyonnaise d’adoption, Jane Sautière habite et travaille aujourd’hui à Paris.
Elle a publié des nouvelles et des articles dans diverses revues et co-signé Zones d’ombres avec Jean-Marie Dutey (Gallimard, « Série Noire », 1998).
Elle est l’auteur de Fragmentation d’un lieu commun, un premier texte paru aux éditions Verticales en 2003, dans la collection « Minimales », qui a connu un succès critique et public et qui remporte le prix Arald 2003 et prix Lettres frontière 2004.

© Hélie-Gallimard

Ouvrages publiés :
Zones d’ombre (Gallimard, Collection Série noire, 1998)
Fragmentation d’un lieu commun (éditions Verticales, 2003)
Nullipart (Verticales, 2008)
– Dressing (Verticales, 2013)
Stations (entre les lignes) (Verticales, 2015)
Mort d’un cheval dans les bras de sa mère (Verticales, 2018)
– Corps flottants (Verticales, 2022).

CORPS FLOTTANTS :

De petits débris flottent et se déplacent dans le vitré projetant parfois des formes sur la rétine. Ce que l’œil perçoit est l’ombre de ces corps flottants. Comme dans un cosmos, certains se satellisent et s’agrègent. J’ai vécu mon adolescence à Phnom Penh de 1967 à 1970. J’en ai si peu de souvenirs que j’ai laissé toute la place à ces traces, des ombres projetées. En résille, des silhouettes apparaissent, font signe, celles des parents, de mes camarades de lycée, d’un grand amour. Celles aussi auxquelles la violence de l’Histoire nous attache.
Ici, à Paris, le temps est blême, c’est l’hiver, il est 17 heures, il fait huit degrés. Là-bas, à Phnom Penh, la nuit est totale, il est 23 heures et il fait vingt-six degrés. J’ai voulu écrire dans les deux fuseaux horaires, dans les deux latitudes. Écrire au crépuscule qui est avant tout la survivance de la lumière après le coucher du soleil.
J. S.

CRITIQUES :

« Lourd léger « , par Typhaine Samoyault, Le Monde, 20 septembre 2022 :

 » Le livre est court, mais il demande à être lu lentement. Ce dont il parle est presque impossible à dire tant la matière en est ténue. Le sujet est grave pourtant : la mort des enfants, le génocide cambodgien (1975-1979) ; mais il est abordé par ce qui manque, à savoir ce qui reste quand tout disparaît. Vers la fin du livre, la photo de Bophana prise par les Khmers rouges au moment de l’extermination de la jeune fille à S21, devenue l’emblème du centre mémorial qui porte son nom, est l’image de ce qui survit dans la disparition. Son regard rayonne au-delà de celui qui la photographie. Il exprime la part d’elle qui ne peut lui être enlevée, une ­vérité absolue et insaisissable. La photographie diffracte ce regard, illumine les autres disparus, et elle emplit de force la vue.

Une expérience optique a déclenché l’écriture : des taches apparaissent dans le champ visuel et dérangent la vision. Parfois appelés « spectres », ce sont des « corps flottants », qui donnent son titre au livre de Jane Sautière. Entre ce trouble oculaire et la photographie de Bophana, l’autrice entre dans un champ aveugle qui est l’expérience de la disparition de son passé. « Ce qui est mort l’est-il vraiment ? », se demande-t-elle. Au Cambodge, où elle a passé trois ans, de 1967 à 1970, dans les dernières années du régime de ­Sihanouk, elle tente de mettre son corps au rythme du nouveau pays, de sa profusion et de ses fluctuations permanentes. La vie animale y glisse en permanence dans la vie humaine. Des fruits inconnus mûrissent en laissant des odeurs exas­pérantes et douces. Des singes séchés ricanent au grand marché. Dans ce cadre, Jane Sautière fait l’expérience de la folie, du désir, de la violence sociale, du racisme colonial et de tout ce qu’elle découvrira ensuite chez Marguerite Duras (1914-1996). »

Mon « je » est le vôtre, par Marie Étienne (Magazine En attendant Nadeau, 24 août 2022) :

 » De livre en livre, Jane Sautière réitère son désir de n’écrire qu’à la condition de transmettre une expérience commune à tous. Dans son dernier texte, elle esquisse toutefois une biographie personnelle dont elle se sert pour rebondir et évoquer des situations collectives. Aussi cherche-t-on à apprendre qui elle est, ce qu’elle a vécu jusqu’ici. On le déniche au hasard des pages de Corps flottants et de l’entretien mené par Maïté Snauwaert avec une belle connivence. (Jane Sautière et Maïté Snauwaert, Comment vivre. Essai-conversation. Figura, coll. « Photons » n° 3).

« J’ai vécu au Cambodge de juillet 1967 à juillet 1970, de quinze à dix-huit ans… Et je n’en garde que peu de souvenirs. Bien moins que d’années antérieures de mon enfance au Liban. » Une information qui figure dans les premières pages. Aussitôt suivie de cette constatation : « Mort violente du passé, c’est bien par lui qu’on meurt en premier, la tête pourrit par défaillance de la mémoire, comme le poisson maoïste qui a tout oublié. »

Les réflexions, les évocations surgissent au hasard des pages, dans ce qui peut apparaitre comme un désordre. C’est qu’elle ne veut pas d’un ordre factice, d’une reconstruction a posteriori. Ni de preuves tangibles, longuement recherchées. Les photographies de son ancien lycée en Iran ne la convainquent pas de leur vérité : « Je doute de ce que je vois. Je ne doute pas de mon oubli, qui reste donc, finalement, un point stable dans le vertige permanent. »

Alors, quelle sera sa méthode ? « Je vais aller vers le Cambodge disparu par les chemins qui sont les miens selon une forme de persistance rétinienne, ce qui obscurément demeure et raye le champ du conscient. » On commence à saisir sa « manière » : un détail personnel, aussitôt commenté, suivi d’une remarque d’ordre général, une pensée qui questionne. Où se situent les souvenirs ? Dans « le coffre du corps ». « D’ailleurs la peau garde la trace des blessures, les cicatrices. »

Si les souvenirs se doivent d’échapper à la volonté et à la conscience, leur restitution écrite ne cherche pas davantage à privilégier la raison par la reconstitution romanesque, qui l’a pourtant longtemps séduite, du moins tant qu’il s’est agi de lire pour fuir le « huis clos familial ». Un refus qui tient autant d’un choix que d’une incapacité, estime-t-elle avec humilité : « De roman, je n’en ai pas écrit, consciente que je n’atteindrai jamais cette puissance ».

La préoccupation de Jane Sautière est à la fois humble et grandiose. Elle se demande, tout simplement, « comment vivre », question reprise en titre de son entretien avec Maïté Snauwaert, et à laquelle il faudrait ajouter : comment vivre avec le patrimoine légué par ceux qui nous ont précédés, son souci n’étant pas seulement de rendre compte ou de rendre des comptes à ses contemporains mais d’en rendre aussi à ceux du passé, les siens, les nôtres.

Sa démarche s’apparente à celle d’un écrivain gagné par la sociologie ou à celle d’un sociologue acquis à la subjectivité. Elle s’épanouit dans le dialogue, la plupart du temps imaginaire, avec les artistes qu’elle admire, comme le cinéaste Rithy Panh, les écrivaines Annie Ernaux et Marguerite Duras, les philosophes écrivains Roland Barthes et Jacques Derrida ; ou dans l’échange réel avec des contemporains plus communs, les migrants ou les détenus. Ce qui la conduit à pratiquer ce que Roland Barthes appelle la tierce forme, un « aller-retour de la matière au commentaire… ni essai, ni roman ».

S’agissant du Cambodge, elle se souvient d’abord des insectes, des fruits. Des noms de lieux. D’un arbre. Puis de son professeur d’histoire khmère, un Français qui avait épousé une Cambodgienne et qui était opiomane, mais dont l’enseignement a disparu de sa mémoire. Puis de sa mère qui la veille alors qu’elle est malade. « Ma mère s’était bizarrement couchée en travers du lit, à mes pieds. J’ai touché sa robe de chambre duveteuse, laineuse. Mais dans un sursaut de terreur, j’ai senti que le vêtement était vide et j’ai cru ma mère dissoute. »

Là est la matière. Vient ensuite le commentaire : « C’est cela sans doute qui écrit, l’enfant de la forme vide, agitée par une illusion dévoilée. Lorsque rien ne se propose plus pour habiter l’image, il y a l’écriture. C’est sa place. »

Néanmoins, le livre raconte aussi l’enfance, vers laquelle, grâce à lui, avec lui, Jane Sautière a tenté de remonter, d’aller jusqu’au bout de l’histoire de la petite bonne khmère et de son enfant mort, jusqu’au bout de celle de sa mère orpheline de deux de ses enfants, car sinon « l’ombre est si grande, si étouffante, c’est la nuit pour toujours ».

Quiconque a vécu en Asie du Sud-Est après la Seconde Guerre mondiale reconnait son enfance dans la sienne, la bonne qu’on appelait Thiba, en réalité un prénom de femme, « pour les rabattre à une condition » ; les cafards qu’on renonce à écraser tant leur matière ressemble à « un pus épais » ; les margouillats qui pendent au plafond ; le Cercle militaire où les expatriés se retrouvent entre eux ; le cinéma en plein air ; le « cyclo » qui remplace le taxi, la terre imprégnée d’eau, l’odeur, le jour qui cesse tôt…

À travers cette matière, cette profusion, Jane Sautière reconstitue le tissu des rapports familiaux, la tristesse, la dureté de la mère, son sentiment à elle d’avoir été en trop, son amour pour son frère et sa sœur disparus, « ce qu’il aura fallu de souffrance aussi avant de les trouver », son amour pour son père, le lunaire, son goût immodéré des livres, son retour au pays, en France, mais il n’y a plus de chez-soi quand on en part très tôt, « un pays hostile, soi-disant mien, tourné vers sa prospérité, aveugle, pressé, qui ne captait pas une gamine maigre, frigorifiée »… Oui, elle se raconte, elle, davantage que dans d’autres livres, plus clairement, sans quitter pour autant le destin collectif, la colonisation française, les G.I. au Vietnam, les Khmers rouges, Mai 68.

D’où vient la grâce des Corps flottants, leur caractère intemporel et pourtant très inscrit dans l’Histoire ? En partie, c’est probable, d’un refus de rigueur, de raideur, d’une ouverture à ce qui vient, qui ressemblent à ces taches qui flottent dans nos yeux quand ils deviennent vieux, qu’on nomme justement ainsi.

Un ordre aléatoire, dû surtout à un art d’accueillir, d’associer, remplacé par un autre, par la curiosité d’une interlocutrice dans l’entretien-conversation Comment vivre que Maïté Snauwaert, professeure agrégée à l’université d’Alberta, Canada, présente comme un livre – ce qu’il est, il fait 125 pages, s’organise en chapitres, comporte introduction et table des matières…

La présentation qu’elle fait de Jane Sautière, l’analyse de son œuvre et ses questions sont d’une grande pertinence et contribuent amplement au plaisir de la lecture : elle est une interlocutrice à part entière, sans pour autant occuper trop de place. Aussi l’autrice, en confiance amicale, se livre-t-elle avec aisance, et même, débarrassée du souci de construire, de produire un ouvrage, d’obéir à ses injonctions propres, offre-t-elle au lecteur davantage de matière pour qu’il la comprenne et l’apprécie. Ce qui n’est pas courant : en général, un écrivain, au cours d’un entretien, se plagie volontiers et n’ajoute pas grand-chose au livre publié.

Or, Jane Sautière se réinvente, car, estime-t-elle : « On ne répète jamais ses extases ». Si elle ne construit pas ses livres a priori, c’est qu’elle a « toujours aimé les fragments, les listes, le “cousu-décousu” ». Ses plus belles formules (encore que le mot ne convienne guère : plutôt que de formules, il s’agit de pensées enfantées au plus juste, au plus tendre d’elle-même) ont trait à l’Autre, à l’étranger qui « est le cœur de l’altérité », avec qui « des fraternités sont à inventer ». Car « si nos défaites sont permanentes, nos victoires le sont aussi ». « Nous sommes des vaincu.e.s lumineux et lumineuses. »

Avec Jane Sautière, et grâce, ici, à la belle attention intelligente de Maïté Snauwaert, « il y a des épiphanies et des gouffres ». Elle connait et côtoie le malheur mais elle sait aussi y répondre de manière à le transfigurer par l’écriture. « Ce n’est pas la douleur qui tue, c’est de ne pouvoir rien en faire ». Ce n’est pas la mort qui fait disparaitre, c’est le silence qui entoure le deuil. Alors, comme Rithy Panh qu’elle admire, elle construit des figures qui font revivre ceux qui nous ont quittés, les proches, comme les lointains, les anonymes anéantis. »